PROJET DE POLDER MÉDITERRANÉEN

Une solutin régionale contre les conséquences dévastratrices
du prochain « déluge » ?

Jean-Bruno Méric
Médecin Psychiatre

 

Le premier « déluge » n’eut pas de témoin lorsqu’il y a 4,3 milliards d’années la température de la croûte terrestre devint inférieure à 100°C et que la vapeur d’eau contenue dans l’atmosphère commença à se condenser, pour finalement donner les premiers océans. Un autre « déluge » put avoir l’homo sapiens comme témoin, lorsque vers – 18 000 ans et surtout à partir de – 10 500 ans le climat s’est progressivement réchauffé (au cours de l’Holocène, qui va de – 10 000 à – 5 000 ans, la température a grimpé de plus de 10 degrés) et que la déglaciation s’est manifestée par une remontée du niveau marin de 120 mètres. Ainsi, l’entrée de la grotte Cosquer (près de Cassis), ornée de peintures et de gravures rupestres qui prouvent son occupation par l’Homme est actuellement immergée par 37 mètres de fond.

Ce « déluge » semble confirmé par deux géologues britanniques, William Ryan et Walter Pitman, qui ont découvert les traces d’une terrible inondation dans les sédiments de la mer Noire, alors lac d’eau douce et séparée de la mer Méditerranée par le Bosphore, qui se serait produite il y a 8 300 ans (1, 2) : « Une barrière rocheuse ayant cédé, la Méditerranée s’est engouffrée par un véritable canyon pour envahir les plaines situées de l’autre côté. Cet évènement était lui-même la conséquence de la montée du niveau de la mer à la fin de la dernière glaciation (Würm), il y a 15 000 ans. Pour se représenter l’ampleur de la catastrophe, il faut imaginer la rupture d’un barrage géant libérant des forces quatre cents fois plus importantes que celles générées par les chutes du Niagara ! » (Figure 1) Quelques tribus se réfugièrent dans la chaîne montagneuse du Taurus dominée à l’Est par le mont Ararat, puis redescendirent s’installer au Sud dans les plaines de la Mésopotamie. C’est là, dans les ruines de la bibliothèque de Ninive (Figure 2), que l’on retrouva le récit du Déluge (jusqu’à la description de l’arche) inscrit en écriture cunéiforme sur la XIe tablette de l’Épopée de Gilgamesh. C’est cette épopée remontant au troisième millénaire avant J.-C., que les Hébreux pouvaient tenir des ancêtres d’Abraham, nomades en Mésopotamie vers la même époque, ou qu’ils ont pu apprendre lors de leur captivité (VIIe siècle) ou leurs déportations (vie siècle) à Babylone, qui inspira probablement l’histoire biblique du Déluge.

Le Déluge historique étant situé et circonscrit à une région qui, à l’époque, représentait une grande partie du monde connu, nous pouvons imaginer maintenant et pourquoi pas prédire un nouveau Déluge au XXIe siècle, à l’échelle de la planète toute entière cette fois. Car si le mouvement climatique naturel est à la sortie de l’ère glaciaire, l’effet de serre dû aux rejets massifs de gaz carbonique depuis le début de l’ère industrielle et de méthane depuis l’élevage intensif des ruminants (et plus récemment du dégel du permafrost des zones boréales) accélère le réchauffement climatique en cours : le parallélisme des courbes d’évolution de la température et de la concentration atmosphérique du CO2 et du CH4 depuis 1 000 ans (Figure 3) paraît particulièrement convainquant ! Et les prévisions de rejet planétaire de dioxyde de carbone font état d’une augmentation probable de 62 % entre 1999 et 2020... Même la courbe d’irradiance solaire s’est découplée de celle de la température terrestre à partir de 1980, la température croissant alors plus vite que l’irradiance. Le Groupe intergouvernemental d’experts sur le climat réuni à Paris le 2 février 2007 prévoit une hausse de la température moyenne allant jusqu’à 6,4 °C d’ici à 2100, ce qui est proprement catastrophique. Donc, si le niveau marin est déjà monté de 120 mètres pendant la dernière période post-glaciaire puis s’est figé il y a 6 000 ans à son niveau actuel, nous donnant à l’échelle de l’Histoire humaine une fausse impression de stabilité, il peut encore monter de 70 mètres (+ 10 mètres dus à la dilatation des océans) si les calottes polaires du Groënland et de l’Antarctique venaient à fondre entièrement. Quant à la fonte de la banquise arctique, elle n’a heureusement aucune incidence, puisqu’elle flotte déjà dans l’océan du même nom au lieu d’être hors d’eau en reposant sur un socle terrestre.

   

Si la calotte groënlandaise fondait entièrement, on aurait une élévation du niveau de la mer de l’ordre de 7 mètres. Or, si les précipitations neigeuses augmentent à l’intérieur du Groënland, la fonte des glaciers et leur glissement vers la mer s’accélèrent dans une bande de 20 à 30 km le long des côtes où l’altimétrie radar par satellite n’est pas d’un grand secours, mais où l’observation directe sur le terrain et les très nombreux craquements enregistrés par les sismographes sont bien plus utiles. L’avis des populations d’Esquimaux et, s’ils savaient parler, des ours polaires faméliques touchés de plein fouet par le déplacement de la chaîne alimentaire, mériterait plus d’être écouté que celui de certains climatologues faussement rassurants, dangereusement éloignés du terrain. Une étude conduite par Jianli Chen de l’université du Texas (Science, 11 août 2006) affirme quant à elle que la calotte glacière du Groënland fond trois fois plus vite que pendant les cinq années précédentes et qu’elle perd chaque année 240 kilomètres cubes de glace (100 milliards de tonnes selon une autre étude) !

Si la seule partie ouest de l’Antarctique fondait (photo Antarctique), le niveau de la mer s’élèverait aussi de près de 7 mètres. Or, depuis quelques années, de vastes icebergs se détachent de la péninsule ouest de l’Antarctique et on observe la désintégration partielle de la banquise de Larsen. Le Centre américain de données sur les neiges et les glaces annonçait le 19 mars 2002 qu’une large partie (3 200 km2) de la plate-forme Larsen B s’était effondrée et détachée de l’Antarctique, et dériverait vers la Patagonie. Le phénomène se serait produit le 7 mars, dans un fracas terrifiant de fin du monde. Le même phénomène s’est produit à une moindre échelle en août 2005 autour de l’île d’Ellesmere, la plus au nord de l’archipel arctique canadien, dont un plateau de glace de 66 km2 s’est détaché et dériverait vers l’Alaska. Les scientifiques craignent maintenant que des blocs de glace glissent de l’île dans l’océan. Quant à la banquise de Ross, elle recule de 120 mètres chaque année (3). Ce qui est particulièrement inquiétant quand on sait que l’inlandsis antarctique n’a pas ou peu fondu lors des périodes interglaciaires, donnant là un fort indice de la spécificité de l’activité humaine.

 

L’action des Hommes pourrait être dramatiquement accélérée si la Terre “décidait” de faire entrer en éruption le volcan Erebus sur l’île de Ross (en activité permanente depuis 1972) et les quatre autres volcans actifs du continent blanc. N’oublions pas qu’Erebus est le fils de Chaos dans la mythologie grecque et que, même si c’était le nom du navire de sir James Ross, je crois que rien n’arrive au hasard, que tout a une signification inconsciente et, dans ce cas précis, valeur d’avertissement. Le fait que le lac de lave permanent de l’Erebus, l’un des trois seuls au monde, soit particulièrement riche en or pourrait entraîner un jour une ruée vers l’or comparable à celle qu’a connu le Klondike (Canada) en 1896, malgré des conditions climatiques encore plus défavorables et un traité interdisant encore (mais pour combien de temps ?) l’exploitation des ressources minières sur le continent blanc. Dans tous les cas, la fonte des glaces pourrait tourner à la débâcle sur tout l’ouest du continent antarctique et les dégâts ne se limiteraient plus alors au simple manque de krill dans l’océan austral et à la disparition, comme on l’observe actuellement en terre Adélie, de la moitié des couples de manchots empereurs, dont le régime alimentaire hivernal est constitué de ces petites crevettes. Ce serait infiniment plus grave, plus violent, plus cataclysmique (dans le sens du kataklysmos, le “déluge” de la mythologie grecque), et l’espèce humaine elle-même serait en partie menacée.
On ajoutera pour faire bonne mesure que :

- les glaciers ou les neiges éternelles reculent depuis 1850 dans les régions les plus élevées du globe (on prévoit qu’en Afrique la calotte gelée du Kilimandjaro aura fondu d’ici 20 ans et en Europe 90% des glaciers des Alpes devraient avoir disparu d’ici la fin du siècle),

- les neiges hivernales se raréfient dans la zone tempérée, au point que le traîneau du père Noël devient anachronique et incongru pour des enfants qui se demandent à quoi il peut bien servir ;

- la diminution de l’albedo (renvoi du rayonnement solaire par la cryosphère) accélère le réchauffement climatique,

- le réchauffement provoque non seulement la fonte des glaces, mais aussi la dilatation des masses océaniques,

- le réchauffement accentue l’évaporation et qu’il suffit d’une élévation d’un degré pour que l’atmosphère se charge de deux fois plus d’humidité,

- le réchauffement augmente de façon dramatique le nombre annuel de cyclones dans l’océan Atlantique (le cyclone Katrina en août 2005 fit 1 075 morts et fut la catastrophe naturelle la plus chère de l’histoire des USA), d’ouragans dans l’océan Indien et de typhons dans l’océan Pacifique, ainsi que la vitesse moyenne des vents qui y sont générés.

Seule une diminution de la température et de la salinité (par fonte des glaces arctiques) du Gulf Stream devrait permettre à l’Europe occidentale d’échapper en partie au réchauffement global.

Il est donc facile d’imaginer, devant tant de signes inquiétants, l’imminence d’un nouveau Déluge (progressif ou, pire, sous forme d’une débâcle brutale) et de conseiller aux populations des côtes les plus basses du monde, des célèbres polders de Hollande au Bangladesh en passant par la Camargue (Aigues-Mortes et son port ensablé pourraient bien un jour être rebaptisés “Aigues-Vives”), les bayous de Louisianne, les atolls des Maldives, les îles Marshall, le delta du Nil et la Vénétie, de préparer leurs “arches” en vue d’inondations cataclysmiques ! À Venise, par exemple, les épisodes “d’aqua alta” (hautes eaux) sont déjà passés de une à quarante fois par an et la ville s’apprête à avoir un jour définitivement les pieds dans l’eau, si le réchauffement climatique se poursuit. Une telle transgression marine - avec les mers remontant les vallées - due à la fonte de l’inlandsis, a déjà été connue pendant la période interglaciaire séparant le Riss du Würm, c’est-à-dire entre - 130 000 et - 100 000 ans. Ses conséquences sur la civilisation et la population humaines seraient infiniment plus graves aujourd’hui. Le satellite franco-américain Topex-Poséidon lancé en 1992 et relayé en 2001 par le satellite Jason (puis Jason-2 à partir de 2008) a déjà mesuré, grâce à son radar altimétrique, une augmentation du niveau moyen de la mer (qui a déjà monté de 10 à 25 cm selon les mesures au cours du xxe siècle) de 2 mm par an, 4 mm en Méditerranée occidentale et même 2 cm en Méditerranée orientale (pour des raisons de dilatation due à la température de l’eau). Une simple projection nous montre qu’à ce rythme l’eau monterait de 40 cm au xxie siècle en Méditerranée occidentale. La courbe n’est donc pas linéaire (Figure 4), ce qui laisse présager le pire...

 

Pour comprendre le sens anthropique de ces évènements passés ou à venir, il faut revenir en arrière et savoir qu’un évènement climatique rare au regard de l’histoire de la vie sur Terre a donné un « coup de pouce » providentiel à la longue ascension de l’évolution vers l’espèce humaine et à l’expansion de celle-ci dans le règne animal : ce sont les glaciations du Pléistocène (première époque de l’ère Quaternaire). « Peu de gens réalisent que nous vivons une époque exceptionnelle de l’histoire de la Terre », nous explique Philippe Janvier (4). « Depuis environ 1,6 million d’années, notre environnement subit une succession de glaciations, séparées par des périodes interglaciaires plus chaudes, telle la période actuelle. Un pareil phénomène ne s’est produit que deux fois au cours des 550 derniers millions d’années : il y a 430 et 300 millions d’années. » Autrement dit, le climat sur Terre était tropical à tempéré depuis l’explosion des formes reptiliennes (270 millions d’années), c’est-à-dire depuis la conquête des continents (à l’époque un continent unique : la Pangée). De mémoire d’animal, on n’avait jamais connu de glaciation avant l’ère Quaternaire, celle de l’explosion des formes humaines ! On retrouve d’ailleurs des fossiles de dinosaures (animaux poïkilothermes) en Antarctique, montrant qu’au Crétacé le continent austral était libre de glaces. Le paléontologue parisien ajoute : « ce sont surtout les grands animaux, en particulier les grands mammifères, qui ont été les principales victimes de la crise quaternaire. Juste avant la première glaciation quaternaire, il y avait probablement plus d’espèces de grands mammifères terrestres (...) qu’il n’y avait d’espèces de dinosaures à la veille de la crise Crétacé-Tertiaire. »

Bref, le Quaternaire signe l’extinction des mammifères géants (mammouth, mastodonte, rhinocéros laineux, ours et lion des cavernes, tigre à dents de sabre, auroch, cerf mégalocéros), comme le Tertiaire signe l’extinction des reptiles géants au moment même de l’apparition des primates sur Terre (Tableau 1). Seuls les mammifères marins géants (la baleine bleue avec ses 35 mètres et ses 150 tonnes, le poids de 33 éléphants, est le plus grand animal que la planète ait jamais porté), dont le biotope leur évitait d’entrer en concurrence avec les Hominidés, et les mammifères africains géants (éléphant, rhinocéros) qui à leurs latitudes ne subirent pas les effets de la glaciation, échapperont à l’extinction. La disposition est-ouest des reliefs européens et asiatiques joua aussi un rôle en faisant obstacle aux migrations nord-sud de ces grands animaux, qui se trouvèrent piégés au septentrion couvert de glaces. Inversement, la disposition nord-sud du relief américain allait permettre à quelques espèces géantes de mieux survivre (grizzli, bison, orignal), mais ce continent ne fut jamais occupé par les Hominidés et l’Homme moderne n’y migra que très tardivement.

 

Les glaciations exceptionnelles du Pléistocène sont donc aussi providentielles pour l’espèce Homo, dont l’adaptation fut favorisée par sa technologie naissante (l’invention du feu date d’environ 450 000 ans), que l’astéroïde du Yucatan le fut pour la classe des mammifères, dont l’adaptation fut favorisée alors par l’homéothermie et la reproduction placentaire. Cette épreuve climatique imposée à l’espèce Homo l’a libérée des derniers prédateurs ou concurrents monstrueux qui la menaçaient encore et ouvert la voie à son développement rapide dans toutes les niches écologiques du monde émergé. On notera que les seules espèces géantes survivantes du monde animal sont des espèces marines, qui ne concurrencent pas l’Homme : pieuvre et calmar géants pour les invertébrés, baleine et cachalot pour les vertébrés. Il est remarquable que c’est la domestication du feu qui marque la fin des capacités de prédation massive des animaux sur l’Homme et que c’est la découverte du feu nucléaire qui marquera la fin de la prédation massive interhumaine. Quoiqu’il en soit, la probabilité d’une glaciation exceptionnelle dans l’histoire de la Terre coïncidant avec une étape cruciale du développement de l’espèce Homo était infime.

On notera en passant cette configuration géographique très particulière, qui ne peut pas être fortuite tant elle est providentielle, qui permet à la Terre, au-delà des explications astronomiques (qui n’expliquent que les variations périodiques), en ouvrant ou en fermant au gré de la tectonique des plaques de minces bandes de terre (isthmes de Panama et de Suez, détroits de Gibraltar et de Behring), de modifier massivement le climat (comme déclencher une ère glaciaire) en modifiant simplement la circulation océanique. Un climat tropical aurait donc pu se maintenir encore pendant des dizaines de millions d’années, reculant d’autant l’époque de l’Holocène, c’est-à-dire la domination sans partage de l’Homme sur Terre. Cette perspective finaliste nous entraîne même à prédire que la période que nous vivons aujourd’hui n’est pas une période interglaciaire, mais une période postglaciaire puisque la Terre n’aurait plus intérêt à maintenir une pression de sélection au travers d’un “effort glaciaire”, dont les objectifs sont désormais atteints. Le Déluge avec une remontée des eaux de 120 mètres et la rupture du Bosphore il y a 8 300 ans en a été la première manifestation, la grande débâcle qui se prépare (accélérée par l’effet de serre) avec une nouvelle montée des eaux de 80 mètres à partir du xxie siècle devrait en être la manifestation finale. En fait, nous serions entrés dans le Quinternaire (ou Quaternaire II) depuis l’Holocène (12 000 ans) et encore plus depuis “l’Anthropocène”
(200 ans) !

Un indice physiologique nous prédit que l’Holocène ou son sous-produit l’Anthropocène pourrait durer beaucoup plus longtemps que le Pléistocène, après une phase de stabilisation postcataclysmique, puisque le vrai rythme circadien de l’Homme (alternance veille-sommeil, horloge biologique interne) a une périodicité endogène de 24,18 heures (5), indépendamment de l’alternance jour-nuit qui est de 24 heures. Comme on sait que le jour s’allonge de 0,002 seconde par siècle (6), l’Homme est donc curieusement réglé aujourd’hui, malgré la sélection naturelle, pour un jour qui n’existera que dans 32,4 millions d’années. En attendant, c’est la lumière solaire qui joue le rôle de synchroniseur externe avec son relais cérébral, la mélatonine, dont la production par l’épiphyse est stimulée lorsque l’activité du chiasma optique diminue avec la baisse vespérale de la luminosité et déclenche la phase de préparation au sommeil. A noter qu’aujourd’hui cette régulation externe est volontiers désynchronisée par la lumière artificielle, voire par les vols aériens traversant plusieurs fuseaux horaires. Les réglages prévisionnels de l’évolution biologique semblent donc anticiper sur une deuxième phase du Quaternaire qui durerait près de 65 millions d’années, ce qui équivaut à la durée du Tertiaire, puisque le synchroniseur externe devrait être symétriquement efficace jusqu’à un jour de 24,36 heures. La surface des terres émergées sera revenue à sa portion congrue (habituelle sur Terre) et le climat sera subtropical là où il était tempéré, l’Antarctique libre de glaces devenant le seul continent tempéré du globe. La terre Adélie sera alors devenue la résidence d’été préférée des Français et la nouvelle base Dumont d’Urville (l’ancienne base aura été engloutie par les eaux au iiie millénaire) une station climatique très prisée. Après avoir franchi les prairies côtières, les sportifs pourront aller skier dans les dernières stations de ski du monde émergé ...

La grande débâcle qui s’annonce dans la période postglaciaire où nous nous trouvons aujourd’hui et sous l’immense “serre” générée par l’activité humaine aura, par la montée brutale des eaux, des conséquences économiques, sociales et politiques d’une ampleur exceptionnelle. Là aussi, le principe anthropique et la consultation des archives politiques du xxe siècle nous permettent de prédire une période de grand désordre social qui, comme dans un passé récent, devrait trouver sa solution dans l’instauration d’un ordre politique totalitaire. En effet, la restriction des terres émergées associée au flux de millions de réfugiés et à la destruction du tissu industriel côtier et des plaines agricoles entraînera ipso facto une destructuration de la société, qui dans un premier temps et dans l’impréparation générale ne pourra être combattue que par des régimes politiques d’exception. Les partis fascistes et le parti communiste se disputeront le contrôle de cette société surpeuplée et affamée, qui ne pourra plus être gérée efficacement par les partis démocratiques traditionnels. Sur le plan des communautés religieuses, les communautés chrétiennes protestantes, mieux organisées, plus solidaires et plus austères aussi, donc mieux préparées aux restrictions alimentaires, devraient mieux protéger leurs membres que d’autres églises plus fastes, prêtes davantage à partager l’abondance que la pénurie.

La Terre vue du ciel ressemblera à un vaste camp de concentration naturel, où les fils de fer barbelés seront remplacés par l’écume des flots entourant ce qui restera de terres émergées (la Planète Bleue portera encore mieux son nom). Un film de Kevin Reynolds (Waterworld) évoquait cette perspective en 1994, en l’exagérant à l’extrême : vers l’an 2500, la Terre n’est plus qu’un immense océan et les Hommes, qui survivent sur des atolls artificiels, rêvent de rejoindre un jour la terre ferme, la mythique Dryland qui, dit-on, n’est pas recouverte par les eaux... Ce scénario ne deviendrait possible que si l’érosion aplanissait tous les reliefs de la Terre : l’eau liquide formerait alors une couche bleue de 3 kilomètres d’épaisseur répartie tout autour de la Terre. Mais revenons à un avenir plus proche : en France, Lyon (160 m) redeviendra la capitale des Gaules (version réduite) puisque Paris, altitude 29 mètres, et Marseille seront désormais sous les eaux (Figure 5). Comme dans un camp de concentration, la faim provoquée par la restriction des zones cultivables, les faibles rendements de l’agriculture de montagne (50 quintaux à l’ha contre 200 en plaine) et les modifications climatiques majeures (disparition du Gulf Stream, régime de moussons en Europe avec inondations en hiver et sécheresse en été, augmentation générale de l’évaporation et de l’humidité, disparition de la neige et des derniers glaciers) entraînera le retour à une animalité barbare, et la guerre d’extermination sera envisagée comme un possible recours à la surpopulation et pour régler les conflits de totalitarismes rivaux. Cette situation devrait ensuite s’améliorer après les ajustements historiques nécessaires et déboucher sur une longue période de stabilisation dans un climat subtropical à tempéré (c’est-à-dire là où il était tempéré à froid).

 

En fait, le seul moyen de sauver ce qui peut l’être encore serait de réaliser, à la manière hollandaise, un gigantesque polder méditerranéen nécessitant trois travaux herculéens : refermer le détroit de Gibraltar et le Bosphore, qui furent autrefois fermés (il y a 5 millions d’années pour le premier, 8 300 ans pour le second), et fermer le canal de Suez. Ce projet permettrait, en maintenant le niveau de la mer Méditerranée à son niveau actuel, de préserver de grandes villes portuaires (Marseille) ou historiques (Venise) et accessoirement de protéger les salines de Salin-de-Giraud, qui produisent tout de même 95 % du sel de mer français. Il faudrait cependant procéder régulièrement à des lâchers d’eau océanique, sinon la mer Méditerranée s’assècherait rapidement, car le débit des grands fleuves qui s’y jettent ne compense pas l’évaporation de cette étendue d’eau. On en a la démonstration avec les gorges du Var, en France, qui se prolongent très loin sous la mer, rappelant que lorsqu’elle était encore fermée (- 5 M d’années), son niveau était beaucoup plus bas qu’aujourd’hui. Mais cela aurait par contre l’avantage de permettre de produire de l’électricité par la chute d’eau que cela représenterait. On peut même envisager la présence d’écluses, sur une construction aussi imposante, permettant le passage de navires de l’océan vers la mer (plus basse) et vice versa, et même le passage d’une ligne ferroviaire reliant le TGV espagnol au futur TGV marocain. Ou plus ambitieux encore, en adjoignant à ce projet un polder proche-oriental préservant les ressources pétrolières (dont la surexploitation est la cause du problème, d’où un certain paradoxe) : fermer le détroit d’Ormuz pour protéger le golfe Persique des eaux de l’océan Indien. Encore faut-il d’une part, que la technologie humaine soit capable de combler des failles géologiques aussi importantes et de bâtir des barrages aussi énormes en milieu maritime, d’autre part que la volonté et la clairvoyance politiques soient présentes quand il en sera encore temps ! Le barrage de Gibraltar coûtera évidemment très cher, mais ne pas le faire coûterait encore beaucoup plus cher. Quant au trafic maritime, il ne sera guère perturbé par la fermeture de la Méditerranée, du fait des écluses, mais surtout parce qu’il aura été détourné d’ici 2030 vers la “route du nord-est”, ouverte en 1879 par le Suédois Nordenskjöld, qui offre un passage au nord de la Russie déjà relativement dégagé des glaces en été, vers le détroit de Béring et ensuite vers la côte est de l’Asie ou la côte ouest de l’Amérique du nord. A l’allure où fondent les glaces de l’océan Arctique, cette voie devrait être praticable toute l’année sans l’aide de brise-glace vers 2030. Elle offre des avantages économiques tels (5 000 km de moins entre Londres et Yokohama, pas d’attente devant le canal, pas de droit de passage) qu’ils condamnent de toute façon le canal de Suez et vont faire de l’Egypte un pays économiquement sinistré, mais dont la basse vallée du Nil ne risquera plus d’être submergée grâce au projet de polder méditerranéen.

À ce propos, on peut se demander si la construction européenne, menacée à terme par une transgression marine sur l’Europe du nord, ne devrait pas compenser cette impasse géoclimatique prévisible par une coopération accrue avec les autres pays méditerranéens : Balkans, Maghreb, Machreq et Proche-Orient. Ce qui présente de nombreuses difficultés sur un plan culturel, puisqu’il s’agira de faire coexister les trois grandes religions monothéistes dans un ensemble géopolitique, mais sera le seul moyen d’échapper solidairement aux effets dévastateurs de la montée du niveau des océans. En échange des investissements technologiques et financiers de la communauté européenne, ces pays pourraient s’engager à accueillir et à assimiler des quotas de populations nord-européennes lorsqu’elles seraient touchées par la montée des eaux. Ce qui revient à inventer la notion d’asile climatique ou de réfugiés climatiques, préférable aux grandes invasions comme les invasions barbares qui avaient déjà ravagé l’empire romain, c’est-à-dire le pourtour du bassin méditerranéen, aux ive et ve siècles de notre ère, sous la pression cette fois d’une poussée glaciaire. Une telle coopération serait préférable en tout cas aux résultats prévisibles des efforts de préparation militaire et notamment nucléaire de pays comme les Etats-Unis et la France qui, à travers la mise au point et la fabrication d’armes nucléaires tactiques plus ou moins propres, dites du champ de bataille, à retombées radio-actives de durée limitée (une cinquantaine d’années), voire sans retombées du tout (bombe à neutrons), se préparent discrètement à une guerre d’invasion visant à l’élimination massive de populations vivant sur des sols convoités pour leur relief. Cette perspective stratégique explique peut-être l’empressement de pays, même non européens, à intégrer la communauté européenne et inversement qu’un pays comme l’Iran s’acharne à se doter de l’arme nucléaire et des vecteurs indispensables, avant que les plaines russes ne soient sur le point d’être inondées.



RÉFÉRENCES

1. FORTEY R., La mer Noire, fille du Déluge ? Les sédiments ont gardé le souvenir d’une terible inondation, La Recherche, 327, janvier 2000, pp. 54-57.
2. CHAIROPOULOS P., Mer Noire : un déluge d’indices, Les Cahiers de Science & Vie, n° 72, décembre 2002, 74-79.
3. RÉMY F., L’avenir incertain des glaces du pôle Sud : déstabilisé, l’ouest de l’Antarctique pourrait fondre rapidement, La Recherche, 327, janvier 2000, 14-15.
4. JANVIER P., D’une extinction à l’autre, La Recherche, 2000 ; 333 : 52-56.
5. BILLIARD M. et DAUVILLIERS Y., Les troubles du sommeil, Masson, Paris, 2005 : 14, 73.
6. TRINH XUAN THUAN, Le chaos et l’harmonie : la fabrication du réel, Fayard, Paris, 1998 : 70.

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